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Le eLearning, une révolution des temps

Par une révolution des temps, le eLearning marie la productivité de la formation et la productivité de la consommation.
Le eLearning, une révolution des temps

 « L’avenir appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt. »

Gracchus Cassar

Produire n’est plus une lutte contre le temps

Le fait de produire de la richesse en économie est devenu une lutte contre le temps depuis qu’on a inventé la notion de productivité du travail.

Notion de productivité du travail

Le temps est nécessaire pour produire de la richesse et c’est une ressource rare, coûteuse, non renouvelable et la valeur a été définie comme du temps de travail incorporé dans un produit ou un service.

Dans ce contexte, l’effort de l’homme a consisté à essayer de sortir de la rareté du temps en produisant le maximum de biens consommables dans le minimum de temps. La sortie de cette rareté est consubstantielle au développement économique. Par exemple l’industrie n’a pu se développer que parce que l’agriculture a augmenté sa productivité et a pu nourrir la population sans capter toute la force de travail disponible. Autrement dit quand un paysan a pu par son travail nourrir deux, trois, dix, cent personnes au lieu d’une.

Les conséquences de l'augmentation de la productivité du travail

Pour lutter contre la rareté, la stratégie a été constamment la même pendant les deux révolutions industrielles : augmenter la productivité du travail. En effet, la valeur d’un bien – que ce soit une maison ou une baguette de pain – est du travail incorporé et l’achat n’est jamais qu’un échange de temps de travail. Or donc, plus le travail est productif, plus il incorpore de valeur dans les biens et plus il y a de biens à échanger. La sortie de la rareté s’amorce.

Elle s’amorce même de façon plutôt vertueuse puisque l’augmentation de la productivité du travail permet aussi de travailler moins longtemps. Progressivement, il est donc possible de consommer davantage et d’avoir davantage de temps libre. L’homme moderne devrait avoir davantage de temps libre que l’homme du XIXe siècle puisqu’il travaille moins. Ce n’est pourtant pas l’impression qu’il donne.

Mais le fait que l’information puisse être reproduite sans coût supplémentaire donc pratiquement sans temps de travail supplémentaire rend la lutte contre le temps plutôt obsolète. Pour une partie de la production tout au moins.

Les catégories de la société du travail

La conception et l’élaboration de l’information restent certes une lutte contre le temps, mais la production elle-même du bien consommé ne l’est pas. Dès lors, la société du travail se divise en plusieurs catégories dont nous développerons deux cas[1].

Les manipulateurs de symboles

Ce sont les personnes aptes à élaborer et manipuler l’information. Elles ont beaucoup de travail et des revenus élevés puisque leur travail est ensuite duplicable. Les manipulateurs de symboles ont donc des revenus mais assez peu de temps pour les dépenser.

Les apporteurs de services

Leur rôle est de faire « gagner du temps » – telle est l’expression de l’époque – aux manipulateurs de symboles en leur rendant les services qui libèrent des contraintes de la vie quotidienne (restauration, repassage, etc.). Comme les services connaissent des gains de productivité assez faibles et que les manipulateurs de symboles sont acheteurs de ces services qui leur font « gagner du temps », les apporteurs de services ont du travail mais des revenus faibles.

Les autres catégories

Celles-ci, vouées à la production agricole ou industrielle, sont déstabilisées par la révolution de l’information car la valeur de ce qu’elles produisent diminue comparativement à la valeur de l’information et leur travail est automatisé.

Le point essentiel de cette classification pour nous est le suivant : dans les deux activités majeures d’aujourd’hui et de demain, la manipulation de symboles et la production de services quotidiens, le transfert travail – capital (la substitution des machines au travail humain) n’est pas le mécanisme principal de l’évolution ni de la régulation. La production n’est plus essentiellement une lutte contre le temps. C’est donc du côté de la consommation qu’il faut chercher les mécanismes de limite du développement économique.

Consommer devient une lutte contre le temps

Les produits de l’économie de l’information sont nombreux et disponibles. D’autant plus disponibles que leur reproduction est peu onéreuse. Même si j’aime regarder des films, l’offre bon marché dépasse de loin le temps disponible pour les regarder. Entre ceux que diffusent les chaînes hertziennes, les cassettes, les DVD et bientôt ce qu’il sera possible de charger sur Internet, l’offre dépasse ce qui peut remplir une vie. Et le stock ne peut qu’augmenter.

Il en va de même pour d’autres types de loisirs qui semblent obéir à la même logique : surfer sur Internet, participer à des jeux vidéo, écouter de la musique, etc. Il existe même des loisirs – particulièrement prisés des jeunes – où le consommateur de valeur en est également le producteur. C’est le cas du fameux chat sur Internet, des textos et même des interminables coups de téléphone d’autant plus prolongés, semble-t-il, que l’on n’a rien à se dire. Si on n’a rien à se dire, il faut en parler.

Effacement des frontières

Ces activités typiques de l’économie de l’information ne relèvent pas de la logique de la rareté mais d’une abondance d’autant plus facilement renouvelée que les consommateurs peuvent être les producteurs et que le coût marginal est faible ou nul. Ceci signifie que ce n’est pas le coût de production qui limite et régule la quantité produite et consommée mais bel et bien le temps disponible des consommateurs. Ce n’est donc plus la production qui est une lutte contre le temps, c’est la consommation.

Nous n’avons plus le temps de profiter de cette marée d’information qui nous attend sagement dans le cloud comme on dit aujourd’hui.

Effacement des frontières nettes entre les temps de production de valeur et les temps de consommation de valeur. Le téléphone portable et Internet ont pour résultat qu’il nous arrive de répondre à un coup de fil (sans fil) professionnel tandis que l’on fait ses courses au supermarché et de faire ses courses sur Internet tandis que l’on est à son bureau, théoriquement en train de travailler. L’indépendance de l’information et du lieu et la disponibilité infinie de tout et de tous, ce à quoi reviennent les nouveaux outils de l’information, permet de mélanger les temps.

Manque de temps pour les loisirs

Bien que le temps de loisir, le temps dit libre ou disponible, ait plutôt augmenté au cours du XXe siècle, il semble que l’expression du manque de temps ait elle-même augmenté. L’idée que l’on manque de temps, si banale aujourd’hui, semble assez absente des époques qui nous ont précédées, tout au moins si l’on en juge par les documents qui nous ont été laissés. La littérature du XIXe siècle évoque plutôt l’ennui – le temps vide de l’information – que le manque de temps. Des univers clos où rien n’advient de Balzac, Stendhal, etc. suinte un interminable ennui où s’engluent des personnages sans espérance, dans un clapotis bourbeux de jours sans relief.

Mais pour une partie de la société, pour les manipulateurs de symboles en l’occurrence, la logique de la productivité s’étend aux loisirs. En effet, comme ces manipulateurs de symboles gagnent de l’argent et comme il n’y a plus de loi des rendements décroissants dans la production, c’est leur niveau de consommation (et non plus leur niveau de production) qui détermine l’activité économique dans l’économie de l’information. L’économie alors se transforme. Elle était une machine à satisfaire des besoins identifiés et connus, elle devient une machine à inventer des besoins nouveaux et inconnus. Elle devient une machine à insatisfaire. Il faut expliquer sans cesse aux manipulateurs de symboles qu’ils ne pourront pas se passer demain de ce qu’ils ne connaissaient même pas hier.

L’objet et l’être

On pourrait décrire l’homme de demain comme heureux car absorbé sans cesse par les objets d’information. Par opposition à l’homme d’autrefois qui s’ennuyait tel le vieux croûton derrière la malle. Passant de sa game boy à ses e-mails, participant à des chats thématiques quand il n’est pas interrompu par des appels, cet homme moderne ne peut pas s’ennuyer car il a le monde au bout de ses outils de communication. Avec son clavier et son écran, il a accès à la communication avec le monde entier, il a aussi accès à la production intellectuelle de toute l’histoire de l’humanité et à toutes les modalités d’échange (jeu, etc.). L’outil aura définitivement élargi l’univers de l’homme en le connectant au monde entier. Tout ce qu’il aura été possible de faire pour éradiquer l’ennui, semble-t-il, aura été fait.

Cet accrochage au présent à travers l’outil ne semble pas, pourtant, résoudre les souffrances autour du temps. Il paraîtrait même qu’il les aiguise. Si l’arrimage au présent, avec sa victoire sur l’ennui, constitue ce que l’on peut attendre de mieux du temps, que signifie l’expression du manque de temps ? Pourquoi se plaindre de manquer de temps au moment où le temps ne nous manque pas, où son contenu s’enrichit d’un lien avec le monde entier ?

La conscience du temps garde la profondeur du passé et surtout de l’avenir. Quand nous manquons de temps, ce n’est pas que le présent nous manque – le présent n’est jamais absent si je puis dire – mais que nous manquons de temps pour construire l’avenir aussi bien que nous pensons devoir le faire.

L’avenir vient en quelque sorte gâcher le présent comme un mauvais sable gâche un béton. Ceci par deux phénomènes : l’accélération de l’histoire et la vitesse comme facteur d’efficacité.

Le monde accélère-t-il vraiment ?

Autre lieu commun ressassé sur le temps : l’accélération de l’histoire. Tout va plus vite qu’avant. Il est bien sûr assez difficile de débattre avec objectivité de cette impression d’accélération. Surtout si l’on dit que tout accélère. Il faut pour cela donner une mesure objective des évolutions. Si l’on procède ainsi, on constate des évolutions qui accélèrent et d’autres qui ralentissent.

Que veut-on dire par « accélération »

Le fait que nous portions notre attention sur ce qui change plutôt que sur ce qui ne change pas peut expliquer simplement ce sentiment d’accélération. Le terme d’accélération fait référence à une vitesse qui augmente. Si l’accélération est d’abord un sentiment, une impression sur des phénomènes non quantifiables, il s’agit néanmoins d’une impression réelle qui signifie sans doute que le changement touche des aspects de plus en plus nombreux de la vie.

La raison de ce sentiment d’accélération

Il est connu que les évolutions économiques ne modifient pas que la production et la consommation. Elles gouvernent également des données sociologiques et intimes comme le taux de natalité, le taux de suicides, le nombre de divorces, etc. C’est dire que ce sont les dimensions les plus intimes de la vie de l’homme qui sont touchées par la production et la consommation : la façon d’espérer ou pas, d’aimer, de se reproduire, d’éduquer, d’entrer en relation, de vivre l’amour et l’amitié, de mourir, etc. Ce qu’il y a de plus personnel dans notre vie est touché par quelque chose qui apparemment n’a rien de personnel : la façon de produire de la richesse et de la consommer.

Quand nous disons que le monde accélère, nous exprimons sans doute notre trouble et nos sentiments ambigus devant cet indissociable mélange entre ce que nous avons voulu – la consommation et la production – et ce que nous n’avons pas forcément voulu : le bouleversement des structures de base de la société et de nos vies.

Pour regarder ce qui dépend de nous, nous pouvons nous interroger sur la vitesse comme réponse à ce sentiment d’accélération.

Des inconvénients de la vitesse

Nous accuserons la vitesse dans l’action de trois péchés. Ceci n’a pas pour but de prendre le contre-pied de l’idée courante et d’afficher la lenteur comme un facteur d’efficacité mais pour comprendre que l’alternance de la vitesse et de la lenteur gouverne l’action efficace.

Insuffisance de la réflexion

La volonté d’agir pour répondre à une situation ou pour mettre en œuvre un projet peut conduire à une réflexion insuffisante. Une action efficace doit être conduite selon une stratégie et bien souvent la bonne stratégie requiert une réflexion. Les plus grands changements qu’a connus l’humanité trouvent leur origine dans la réflexion davantage que dans l’action.

Décisions inutiles ou nuisibles

Le spécialiste de la décision James March a montré qu’il y avait un aspect assez aléatoire dans les décisions des organisations. Une décision est prise parce que le décideur était là au moment où le problème s’est présenté. S’il n’avait pas été là, la décision n’aurait pas été prise et le problème n’aurait pas été identifié comme un problème. C’est donc la pulsion d’action et de vitesse qui a déterminé la décision et ce sur quoi on décide. Or il est très possible, nous dit James March, que ce soit le fait de prendre cette décision qui ait donné au problème sa légitimité. La décision prise sous le coup de la vitesse peut se révéler inutile ou même nuisible en tant que décision.

Faiblesse du lien personnel

Au-delà des questions de pure efficacité, il est clair que la capacité à créer de la valeur passe par la coopération entre les acteurs et que la coopération s’établit plus facilement quand il existe des liens personnels entre les acteurs. Or les liens personnels s’accommodent mal de la vitesse. Les hommes ont sans doute amélioré leur productivité dans beaucoup d’activités mais on peut douter que ce soit le cas pour se faire des amis ou simplement tisser des liens de confiance.

Les sentiments humains ont leurs propres tempos qui nous viennent sans doute du fond des âges et ces tempos n’ont probablement pas varié. Il nous est tous arrivé d’éprouver une réticence insurmontable à entrer dans un projet certes bien conçu mais en lien avec des acteurs que nous connaissons insuffisamment. Il nous est tous arrivé de faire perdre du temps à un homme trop pressé parce que cet empressement même nous empêchait de dire ce que nous avions à dire. Dans ce cas, c’est la volonté même d’aller vite qui a fait perdre du temps.

Pour ces raisons entre autres, l’efficacité suppose une alternance à bon escient de vitesse et de lenteur.

Vitesse, lenteur et eLearning

Le eLearning remet la liberté du côté de la consommation plutôt que de la production. Prenant acte du fait que consommer devient une lutte contre le temps, le eLearning diversifie les usages des contenus dans le temps. Ce qui donne des armes dans la lutte contre le temps.

Cette lutte de la consommation de valeur contre le temps est mise au goût du jour par une expression curieuse que l’on entend très souvent : « Il faut gagner du temps ». On veut gagner du temps. Si on ne craignait le paradoxe, on dirait même qu’on veut gagner du temps tout le temps. L’expression est curieuse car on ne voit pas bien ce que l’on peut prétendre gagner contre l’inexorable écoulement du temps.

Alors affichons-le clairement, avec le eLearning, on peut gagner du temps dans la formation. « Gagner du temps » au sens que l’homme moderne donne à cette expression, c’est-à-dire gagner en productivité dans la formation.

Le eLearning prend acte du fait que la production de valeur n’est plus une lutte contre le temps puisque le contenu est enregistré et dupliqué. Le eLearning prend acte que la consommation de valeur n’est plus une lutte contre le temps puisque la liberté d’usage est triple : ce que je veux, où je veux, quand je veux. C’est le moyen de formation par excellence.

Par une révolution des temps, le eLearning marie la productivité de la formation et la productivité de la consommation.

[1] Nous reprenons ici le développement classique de Robert Reich dans Futur parfait, Village Mondial, 2001.

 
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